Énergie, bois, emplois : l’équation délicate de Fibre Excellence

Crise chez Fibre Excellence : coûts du bois, prix de l’électricité et arbitrages de l’État menacent l’avenir de la pâte à papier française.

Source de l'image : Fibre Excellence

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La production française de pâte à papier traverse une crise majeure. Les deux sites de Fibre Excellence à Tarascon (Bouches-du-Rhône) et Saint-Gaudens (Haute-Garonne) ont obtenu un répit de quelques semaines grâce à une avance de 9 millions d’euros consentie par leur holding. 

Près de 670 emplois directs et 10 000 emplois indirects dans la filière bois sont en jeu, alors que les fragilités financières du groupe font aussi planer une incertitude sur la reconversion de l’ancienne papeterie Chapelle Darblay, près de Rouen.

Bois cher et électricité sous-évaluée

La direction de Fibre Excellence évoque un déséquilibre structurel qui fragilise l’ensemble du modèle économique : une hausse de plus de 50 % du prix du bois en trois ans, combinée à des contrats de rachat d’électricité par EDF jugés insuffisants.
À Tarascon, le mégawattheure est racheté autour de 105 €, contre 120 € à Saint-Gaudens, alors que d’autres sites biomasse bénéficient de tarifs nettement supérieurs. Résultat : une production d’électricité issue de la valorisation des résidus de bois qui se fait à perte, malgré des performances industrielles solides en 2025.

Fibre Excellence produit environ 550 000 tonnes par an de pâte à papier, destinées notamment aux emballages, aux produits d’hygiène et aux usages graphiques. Un volume stratégique à l’échelle nationale, mais aujourd’hui fragilisé par la combinaison des coûts des intrants, des prix de l’énergie et de l’exposition aux marchés internationaux.

Mobilisations et front commun inédit

Face à la menace, la mobilisation a pris de l’ampleur. À Tarascon, près de 200 personnes — salariés, familles, élus locaux — se sont rassemblées le 10 février à l’appel d’une intersyndicale unie (CGT, FO, CFDT), fait rare dans ce type de conflit. À Saint-Gaudens, plusieurs milliers de personnes s’étaient déjà mobilisées fin janvier.

Les syndicats saluent toutefois une évolution du dialogue avec l’État. Les échanges réguliers avec le Comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI) à Bercy ont permis d’entrer dans une phase plus opérationnelle. Selon l’intersyndicale, le CIRI évoque désormais un « moment charnière », avec pour objectif explicite de rétablir un lien de rentabilité afin d’assurer la pérennité des deux sites.

Des leviers publics désormais sur la table

Plusieurs pistes concrètes sont à l’étude. Sur le volet énergétique, deux scénarios sont examinés : une évolution du cadre législatif, plus longue à mettre en œuvre, ou la résiliation des contrats existants avec un nouvel appel à projets. Un prix de rachat de l’électricité autour de 180 €/MWh est évoqué pour mettre fin à la production à perte.

Côté approvisionnement, l’Office national des forêts (ONF) a été sollicité afin de garantir des volumes de bois, dans un contexte où les prix ne devraient pas reculer à court terme. EDF pourrait également intervenir par une avance de fonds pour permettre le raccordement d’équipements destinés à améliorer la performance énergétique du site de Tarascon, déjà acquis mais non installés faute de trésorerie suffisante.

L’ensemble de ces mesures doit alimenter un business plan consolidé, en cours de finalisation, qui sera présenté dans les prochains jours à l’actionnaire et aux responsables politiques. Une nouvelle réunion avec le CIRI est prévue le 26 février pour poursuivre les discussions.

Chapelle Darblay, un projet sous pression

Cette crise industrielle rejaillit sur la reconversion de l’ancienne papeterie Chapelle Darblay, à Grand-Couronne, reprise par Fibre Excellence et Veolia. Le projet de transformation en usine de papier pour ondulé, annoncé pour 2026 et soutenu par l’État à hauteur de 27 millions d’euros, accuse déjà des retards.
Les syndicats locaux redoutent que les difficultés rencontrées sur les sites existants — notamment en matière d’énergie et d’approvisionnement — ne repoussent encore l’échéancier, malgré les engagements publics.

Un enjeu stratégique national

Au-delà des sites de Tarascon et de Saint-Gaudens, le dossier Fibre Excellence cristallise un enjeu de souveraineté industrielle. Numéro un français de la pâte à papier, le groupe se trouve au croisement de plusieurs priorités publiques : maintien de l’emploi industriel en régions, valorisation de la biomasse, transition énergétique et sécurité des chaînes d’approvisionnement.

Le sursis financier obtenu offre une bouffée d’oxygène temporaire, permettant de payer les fournisseurs de bois et de maintenir l’activité à court terme. Mais sans arbitrages rapides et structurants sur l’électricité et l’accès à la ressource forestière, l’équilibre reste fragile — et la menace d’une cessation d’activité, toujours présente à l’horizon du printemps.

Fibre Excellence est un producteur de pâte à papier présent en France sur deux sites industriels : Saint-Gaudens (Haute-Garonne) et Tarascon (Bouches-du-Rhône).
L’entreprise fabrique de la pâte kraft blanchie de feuillus et résineux destinée aux marchés européens et internationaux.