Le Maître Papetier partage ici un témoignage qui illustre la dimension humaine de la fabrication du papier, une réalité que les chiffres et les communiqués ne peuvent traduire à eux seuls.
Publié le 20 février 2026 sur LinkedIn par Shane Moscrip, directeur des opérations papier chez Thunder Bay Pulp and Paper, ce texte retrace, à travers le langage du métier et du quotidien, le tout dernier quart de travail vécu à l’intérieur de l’usine. Une scène figée dans le temps, observée depuis le plancher et la salle de contrôle, en hommage aux femmes et aux hommes qui ont fait tourner les machines et transmis un savoir industriel centenaire.
Shane MoscripPendant plus de cent ans, l’usine a transformé le bois, l’eau, la vapeur et le savoir-faire en papier. Des générations d’ouvriers se sont relayées autour des cinq machines, au rythme de la toile et des presses, à l’écoute du souffle régulier des sécheurs. Leurs journées se mesuraient en tonnage, en qualité et en disponibilité. Ces machines ont traversé des guerres, des récessions, des changements de propriétaires, des conversions de grades, des reconstructions et d’innombrables redémarrages. Bien plus que de l’équipement, elles ont constitué le cœur industriel de la ville.
Hier soir, les derniers copeaux ont été envoyés aux raffineurs de l’usine de pâte TMP. Les ultimes billes, transformées sous la chaleur et la pression, sont devenues la dernière pâte. Les opérateurs ont vérifié une dernière fois la freeness, le grammage et l’humidité. Le système, qui a défibré, criblé, épuré et épaissi des millions de tonnes de pâte, a livré sa dernière charge aux cuves d’alimentation. De là, la caisse de tête l’a déposée sur la toile, où la gravité et le vide ont amorcé leur travail familier, la formation de la feuille.
Au plancher, l’équipe a fait ce qu’elle a toujours fait, faire tourner la machine avec discipline et fierté. Stabiliser la feuille. Corriger les ruptures de bord. Maintenir les tirages. En salle de contrôle, les courbes demeuraient stables. Au pope (bobineuse principale), la tension était ajustée avec précision. Le dernier rouleau géant s’est construit lentement, couche après couche, un condensé de tout ce que ce personnel a appris du papier, du procédé et du métier.
Ce rouleau final n’est pas seulement du papier. Il incarne un siècle d’expertise accumulée, opérateurs, électriciens, mécaniciens industriels, techniciens en instrumentation, personnel de laboratoire, superviseurs, tous conscients que la performance repose sur la rigueur du travail bien fait. Cette culture, fondée sur la sécurité, la qualité sans compromis et le travail d’équipe, demeure intacte, même après l’arrêt des machines.
À 13 h 46, ce rouleau ultime a été achevé.
Devant lui, une équipe silencieuse s’est réunie, consciente d’assister à un moment d’histoire, celui d’une usine qui a porté toute une communauté, génération après génération. Une dernière photo a immortalisé la scène, non comme une fin, mais comme le témoignage d’un siècle de fabrication du papier menée avec maîtrise et constance.
Merci,
Shane Moscrip
Directeur des opérations papier
Thunder Bay Pulp and Paper
Basée à Thunder Bay, en Ontario, Thunder Bay Pulp and Paper a été un pilier de l’industrie forestière canadienne pendant plus d’un siècle. L’usine a produit des papiers d’impression et d’écriture de qualité à partir de fibres régionales, alliant savoir-faire, performance industrielle et engagement envers la durabilité.

