Passer du bâton à la carotte : pourquoi l’Europe a besoin d’une économie du carbone

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L’architecture actuelle de la politique climatique européenne a hérité d’un réflexe qui privilégie presque exclusivement le bâton. Sanctions, plafonds toujours plus stricts, hausse des coûts de conformité et, parfois, un arrière-plan idéologique de décroissance dominent le débat. Cette approche peut donner une illusion de contrôle, mais elle n’a jamais fait partie de l’ADN de l’Union européenne.

La question revêt aujourd’hui une importance particulière. Au cours des prochains mois, l’Europe redéfinira son cadre industriel et climatique à travers la révision du système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne (SEQE-UE)*, la prochaine Stratégie pour la bioéconomie et le Biotech Act II. La question n’est pas de savoir si l’Europe se décarbonera, mais si elle le fera en renforçant sa base industrielle ou en l’affaiblissant.

L’Union européenne a été fondée sur l’idée d’associer intégration économique, stabilité, prospérité et progrès partagé. La politique climatique devrait refléter ce même esprit. Or, le cadre actuel risque plutôt de conduire à la stagnation économique et à l’érosion sociale. En termes réels, corrigés de l’inflation, les secteurs couverts par le SEQE-UE stagnent depuis plusieurs décennies, et nombre d’entre eux connaissent déjà une décroissance de fait, avec des conséquences dévastatrices pour l’investissement industriel, l’emploi qualifié et la cohésion régionale.

L’histoire nous offre une métaphore éclairante. Le roi perse Xerxès, émerveillé par la beauté d’un arbre — plus précisément, par son ombre — ordonna qu’il soit paré d’or et qu’un garde soit chargé de le protéger contre les tempêtes. On ne peut qu’imaginer le sort du pauvre garde si l’arbre avait un jour dû affronter le vent. C’est ce même souverain qui, selon le récit bien connu, ordonna que la mer soit fouettée lorsqu’une tempête détruisit son pont sur l’Hellespont : 300 coups de fouet infligés à la nature elle-même, suivis de lourdes chaînes jetées dans la mer. Une tentative tout aussi vaine de maîtriser la complexité par la seule punition.

L’Europe risque de répéter cette erreur. Nous parons nos objectifs climatiques d’or, nous montons la garde à coups de sanctions et nous fouettons le marché lorsque l’industrie ne peut pas — ou que la nature refuse de — se conformer. Ce qu’il nous faut, au contraire, c’est un système qui fonctionne avec les forces de l’économie réelle et qui s’appuie sur elles.

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Pourquoi une économie du carbone ?

L’Europe ne manque pas de stratégies. L’économie circulaire et la bioéconomie sont bien établies, de plus en plus sophistiquées et produisent déjà des résultats. Mais il manque encore le cadre qui permettrait de les relier : une économie du carbone.

En termes simples, une économie du carbone consiste à gérer les flux de carbone sur l’ensemble de leur cycle de vie — prélèvement, utilisation, stockage, recyclage et élimination — tout en valorisant le remplacement du carbone fossile. Elle relie trois piliers qui demeurent aujourd’hui fragmentés : le SEQE-UE*, qui attribue un prix au carbone ; l’économie circulaire, qui maintient le carbone en circulation ; et la bioéconomie, qui fournit et utilise du carbone biogénique.

Non pas en parant l’arbre d’or. Non pas en ordonnant à des hommes de le protéger contre les tempêtes. Mais en permettant aux entreprises de croître avec lui.

Une économie du carbone ne remplacerait pas le SEQE-UE* ; elle le compléterait. Elle ferait évoluer la logique de « comment pénaliser les émissions » vers celle de « comment organiser les flux de carbone de manière intelligente et productive dans un système affranchi du carbone fossile ». Les entreprises continueraient d’être soumises à un prix ferme du carbone, mais elles pourraient aussi cultiver leurs propres carottes en investissant dans le carbone renouvelable, les produits biosourcés, les flux circulaires de matières et l’élimination du carbone.

C’est ici que la mise en œuvre de la Stratégie pour la bioéconomie, notamment au moyen du Biotech Act II, devient déterminante. Elle peut traduire cette logique dans la réalité des marchés en créant une demande pour le carbone biosourcé et circulaire grâce à des exigences applicables aux produits, à une comptabilisation du carbone et à des mesures incitatives ciblées. Sans cela, l’Europe risque de réglementer l’offre sans jamais créer de marchés pour les solutions de remplacement.

Cela exige un changement de perspective. Mais nul besoin pour autant d’abandonner les fondements institutionnels de l’Europe. Au contraire, il s’agit d’y revenir.

La biomasse durable, pilier d’une économie sans combustibles fossiles

Une économie du carbone compétitive repose avant tout sur un approvisionnement durable et résilient en biomasse dans un contexte de changement climatique. Remplacer le carbone fossile n’est pas une abstraction : cela nécessite des molécules. Lorsqu’elle provient d’une gestion forestière active et adaptée au climat, la biomasse forestière peut fournir du carbone renouvelable à grande échelle tout en renforçant la résilience des territoires et les économies rurales.

L’expérience européenne montre déjà ce qui peut fonctionner. Dans certaines régions d’Europe, la gestion forestière active a permis de doubler le volume de bois sur pied au cours du siècle dernier tout en maintenant les niveaux de récolte. Pourtant, les cadres politiques actuels risquent de décourager précisément cette activité au moyen d’objectifs irréalistes dans le secteur de l’utilisation des terres, du changement d’affectation des terres et de la foresterie (UTCATF)*, de règles rigides de comptabilisation des puits de carbone et de dispositions fragmentées concernant l’élimination du carbone.

Une économie du carbone considérerait le carbone renouvelable comme une ressource stratégique. Elle soutiendrait des cadres de certification vérifiables et applicables à grande échelle pour les absorptions de carbone, compatibles avec les systèmes existants comme FSC* et PEFC*. Elle reconnaîtrait également la gestion active des terres — y compris la prévention des incendies de forêt — comme un service écosystémique vérifiable et susceptible d’être valorisé. Il ne s’agit pas de déréglementer, mais de mieux réglementer, en alignant les règles sur la science, la résilience et la sécurité d’approvisionnement.

La prochaine Stratégie pour la bioéconomie devrait s’appuyer sur cette approche en reconnaissant le carbone biogénique comme une ressource stratégique et en assurant la cohérence entre les politiques climatiques, industrielles et celles relatives aux produits.

Circularité, efficacité des ressources et produits durables

Une véritable économie du carbone exige également que le carbone demeure utile le plus longtemps possible. L’efficacité des ressources, la circularité et la durabilité des produits ne sont pas des éléments accessoires, mais des piliers fondamentaux.

À cet égard, les règles comptables actuelles accusent un retard par rapport à la réalité industrielle. La comptabilisation des produits ligneux récoltés dans le cadre de l’UTCATF* repose encore sur des catégories trop générales et sur des valeurs de demi-vie dépassées qui ne reflètent ni les systèmes modernes de recyclage ni les applications à longue durée de vie. Les produits papetiers peuvent stocker du carbone bien au-delà de la valeur par défaut de deux ans, tandis que les produits du bois restent de plus en plus souvent en usage pendant plusieurs décennies.

Mettre ces paramètres à jour ne relève pas d’une comptabilité créative, mais d’une comptabilité plus exacte. Élargir les catégories de produits ligneux récoltés pour y inclure les textiles, les produits chimiques et les matériaux avancés à base de fibres, et reconnaître les effets de substitution comme une catégorie officielle de déclaration — ne serait-ce, dans un premier temps, qu’à titre d’indicateur clé de performance — permettrait enfin de rendre visible la contribution de la bioéconomie à la sortie du carbone fossile.

Il est tout aussi important que les matières renouvelables issues de sources durables soient reconnues comme des intrants circulaires légitimes, au même titre que les matières recyclées. La circularité doit refléter les flux réels de matières, et non répondre à des critères de pureté idéologique.

Cela suppose également de corriger les fondements méthodologiques de la politique européenne. La méthode de l’empreinte environnementale des produits (Product Environmental Footprint – PEF) doit comptabiliser correctement les cycles du carbone biogénique, reconnaître le stockage du carbone et assurer une comparaison équitable entre les produits fossiles et biosourcés. À défaut, elle risque de décourager précisément les solutions qu’elle cherche à promouvoir.

Des investissements stratégiques dans le Bio-CCU* et le Bio-CCS*

Enfin, une économie du carbone doit investir dans la gestion du carbone en fin de chaîne de valeur. L’industrie papetière européenne produit déjà 100 millions de tonnes de CO₂ biogénique par an, souvent à des concentrations élevées particulièrement propices au captage.

Le captage et l’utilisation du carbone biogénique (Bio-CCU)*, de même que son captage et son stockage (Bio-CCS)*, peuvent permettre de transformer ce carbone en carburants de synthèse pour l’aviation et le transport maritime, en produits chimiques renouvelables, ou encore de le stocker durablement dans des matériaux de construction. Aujourd’hui toutefois, les investissements sont freinés par l’incertitude réglementaire, le manque d’infrastructures et l’absence de règles claires concernant leur traitement dans le cadre du SEQE-UE*.

Une architecture crédible pour l’après-2030 devrait faire du SEQE-UE* une plateforme — et non un obstacle — pour l’élimination du carbone. Le carbone biogénique capté et issu de sources durables doit être reconnu ; les obligations de restitution de quotas devraient être évitées lorsque le carbone est stocké de façon permanente ou durablement incorporé dans des produits ; et les sources de revenus devraient devenir prévisibles. Surtout, le déploiement doit demeurer volontaire afin de respecter la diversité des installations industrielles et les symbioses entre elles.

Revenir aux origines de l’Europe

Il ne s’agit pas d’affaiblir l’ambition climatique. Il s’agit de la rendre efficace.

L’Union européenne n’a jamais été construite sur l’idée de punir pour parvenir à la prospérité. Elle a été conçue pour harmoniser les marchés, l’innovation et les règles communes afin que croissance et résilience se renforcent mutuellement. Une économie du carbone, conçue pour compléter et accélérer la bioéconomie circulaire, s’inscrit pleinement dans cette tradition.

Au cours des prochains mois, le cycle politique actuel devrait se concentrer sur quatre priorités :

  • un SEQE-UE* pour l’après-2030 qui préserve la compétitivité, évite les fuites de carbone et offre un cadre stable pour l’investissement ;
  • un cadre qui reconnaît le carbone renouvelable et biogénique comme une ressource stratégique et permet son utilisation tout au long des chaînes de valeur ;
  • la création de marchés pour les produits circulaires et biosourcés grâce à des politiques cohérentes en matière de produits, de comptabilisation du carbone et de mesures agissant sur la demande ;
  • des politiques qui garantissent un approvisionnement stable et résilient en biomasse issue de sources durables, notamment en soutenant une gestion forestière active et adaptée au climat.

Pour l’après-2030, le choix est clair. L’Europe peut poursuivre sur la voie qui consiste à fouetter la mer, en resserrant les règles dans l’espoir que la réalité finira par s’y conformer. Ou elle peut concevoir une économie du carbone qui récompense l’investissement, mobilise le carbone renouvelable et permette à l’industrie européenne d’atteindre la neutralité climatique sans sacrifier sa compétitivité ni sa cohésion sociale.

La seconde voie est plus difficile. Mais c’est celle qui fonctionne réellement.

Cepi (Confédération des industries papetières européennes) représente l’industrie européenne des pâtes et papiers. Ses membres comprennent des associations nationales de toute l’Europe, représentant des entreprises qui fabriquent de la pâte, du papier et du carton et qui jouent un rôle clé dans la bioéconomie circulaire du continent.


 * Lexique :

(SEQE-UE) - Système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne -version anglaise EU ETS

(UTCATF) - Utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie (UTCATF) - version anglaise LULUCF

(Bio-CCU) - Captage et utilisation du carbone biogénique

(Bio-CCS) - Captage et stockage du carbone biogénique

(FSC) - Forest Stewardship Council

(PEFC) - Programme de reconnaissance des certifications forestières