Chad Wasilenkoff, PDG de Fortress Paper : le flair d’un investisseur opportuniste

Par Jaclin Ouellet



Le nom de Chad Wasilenkoff vous est peut-être familier. C’est que le PDG de Fortress Paper n’en est pas à une entrevue près ces temps-ci. Depuis le sauvetage de deux papetières et plus récemment de l’ex-usine de pâte de Papiers Fraser à Thurso, l’investisseur de Vancouver, BC, est une figure populaire du milieu des affaires.

Acculée à la faillite à pareille date l’an dernier, l’usine de pâte kraft produit en ce moment à raison de 250 000 tonnes/année. Et son avenir immédiat est très prometteur : à partir de juillet 2011, la production sera entièrement consacrée à la pâte cellulosique (dite dissolvante). Puisque le marché de la pâte commerciale se trouve dans un cycle haussier en ce moment, Fortress a préféré tirer avantage de ce cycle et procéder à la construction d’une nouvelle annexe à l’usine, laquelle recevra les nouveaux équipements de mise en pâte, importés de Finlande, ce qui ne nuit aucunement à la production actuelle.

Pendant notre entretien de plus d’une demi-heure, M. Wasilenkoff, 38 ans, s’est décrit maintes fois comme un investisseur, mais certainement pas comme un sauveteur. Structuré, méthodique, l’ex-courtier chez Cannacord concentre ses activités sur des actifs de classe mondiale dans des secteurs d’activités en difficulté et non le contraire. Dans le cas de l’usine de Thurso, M. Wasilenkoff dit avoir déniché un bijou d’usine, assorti d’une équipe technique hautement qualifiée, qui correspondait en plusieurs points au type d’actifs que Fortress recherchait pour investir le marché niche (et en croissance) de la pâte cellulosique.

LMP : M. Wasilenkoff, qu’est qui vous différencie d’un repreneur ou d’une firme spécialisée dans la remise sur pied des actifs en difficulté?

Chad Wasilenkoff : Je m’intéresse d’abord et avant tout au produit. Celui-ci doit offrir une certaine courbe de croissance à long terme. Ensuite j’examine la compagnie et/ou les actifs. La stratégie de croissance de Fortress s’appuie sur les acquisitions et les investissements et non sur le désinvestissement ou la revente. Ceci dit, je suis un homme d’affaires. Je possède encore des titres dans une compagnie de production d’or et si on m’offre un bon prix, je les vendrai. Mais la revente n’est pas un objectif en soi.

LMP : Qu’est-ce qui vous a motivé à investir dans le secteur des pâtes et papiers?

CW : En bon investisseur, j’identifie des secteurs et surtout des produits qui offrent des perspectives de rendement intéressants. J’ai investi dans l’or au moment où le marché se trouvait au plus bas, soit autour de 275$ l’once. J’ai fait de même dans les secteurs de l’uranium et des produits pétroliers. En 2005-2006, après un examen prudent de l’industrie des produits forestiers, nous avons identifié des papetières évoluant dans des marchés niches prometteurs et nous permettant de devenir chef-de-file dans ce domaine. Nous sommes passés à l’action en 2006 et avons acheté une usine allemande qui produit du papier tapisserie non tissé. Depuis ce temps, nous avons procédé à quatre augmentations de production sur l’équipement de l’usine. Nous sommes présentement le producteur à plus bas coût de ce type de produit et occupons 55% du marché. Nous avons ensuite investi dans le papier sécuritaire pour l’émission de monnaie, un secteur qui connait une croissance annuelle de 4%. Nous avons acheté une usine en Suisse, dotée d’une machine à papier sécuritaire d’une capacité de 2500 tonnes/année et d’une machine à papier commodité. En novembre prochain, la production de cette machine, dont nous avons triplé la largeur, sera convertie au papier de sécurité, ce qui fera quadrupler notre capacité de production. Avec un prix de vente de ce type de papier pouvant atteindre 45 000$/tonne, c’est ce que je qualifierais d’investissement stratégique.

LMP : Parlons maintenant de pâte de rayonne. Quelle est la démarche qui a amené Fortress Paper à jeter son dévolu sur ce marché?

CW : Bien entendu, la restructuration actuelle dans l’industrie papetière crée des opportunités d’achat pour d’excellents actifs. Malgré les difficultés actuelles, certains marchés se comportent bien et les perspectives de croissance à long terme sont excellentes. C’est le cas de la pâte de cellulose ou pâte de rayonne, que l’on mélange à la production textile. La demande mondiale de textile est très vigoureuse, surtout pour la rayonne, et la croissance de la consommation en Inde et en Chine exercent une pression sur l’industrie textile. Or, les producteurs de coton sont incapables de pallier à une telle hausse de la demande. C’est là que la rayonne vole à la rescousse. De plus, un vêtement contenant de la rayonne se comporte mieux, respire mieux. C’est un textile très recherché par les fabricants de vêtements pour femmes.

LMP : Et l’usine de Thurso? Pourquoi a-t-elle fait l’objet de la troisième acquisition papetière de Fortress?

CW : Comme on le dit souvent, il fallait que les planètes s’alignent. L’usine de Thurso a fermé, et le processus de mise en faillite de la compagnie nous a permis d’obtenir un bon prix. Sans concurrence pour l’acheter, nous avons déboursé 1,2 million$ pour une usine qui coûterait 850 millions$ à remplacer. Ensuite, la fermeture de l’usine voisine de Pontiac a permis de libérer un approvisionnement supplémentaire en fibres de bois. L’usine de Thurso était déjà bien équipée pour produire de la pâte kraft au sulfate (par cuvée), ce qui lui a permis de faire sa renommée dans la pâte pour papier photographique. Tout ce qu’il fallait c’était investir 150 millions$ supplémentaires pour la conversion à la pâte de cellulose, et les deux tiers de ce coût sont couverts par un prêt d’Investissement Québec. Ajoutez à cela l’ouverture dont a fait preuve Hydro-Québec pour le projet de cogénération d’électricité, qui permettra en partie de s’autosuffire et de vendre les surplus à la société d’État pendant les 15 prochaines années (à partir de 2012).

LMP : Quel est l’échéancier pour le projet de conversion à Thurso? Quand y produira-t-on de la pâte de rayonne et pour quels marchés?

CW : Conformément à nos plans, les opérations ont repris en juin dernier et tout se déroule normalement. Nous prévoyons mettre en marche la production de pâte de cellulose dès juillet 2011 et l’usine de cogénération un an plus tard. D’ailleurs, nous nous donnons une fenêtre de trois semaines après le démarrage pour migrer vers la pleine production de pâte cellulosique et l’abandon complet de la production de pâte kraft. Les travaux préparatoires d’aménagement du sol sur le site de la nouvelle usine sont en cours. Le bâtiment de trois étages devrait être fermé pour la réception des cinq lessiveurs en octobre prochain. Nous avons acheté ces lessiveurs d’un producteur finlandais pour la somme de 30 millions$. Ils n’ont été que légèrement utilisés et correspondent en tout point à nos besoins et à la configuration de l’usine. Les lessiveurs, accompagnés de toute la tuyauterie qui s’y rattache, doivent arriver de Finlande vers la fin septembre. Du port de Montréal, ces lessiveurs pesant chacun 110 tonnes, seront transbordés sur des barges qui remonteront la rivière des Outaouais jusqu’à Thurso. Quant à la production, elle sera vendue entièrement en Inde et en Chine dans un ratio respectif de 70%-30%.

LMP : Quels sont les partenaires qui travailleront sur le projet à Thurso?

CW : Les acteurs n’ont pas encore été choisis, à l’exception de la firme Jaako Poyry qui s’occupe de l’ingénierie pour la production de pâte de cellulose. D’autres partenaires vont se greffer au cours des prochaines semaines. Nous devrions aussi accorder un contrat clé-en-main pour l’ingénierie et la construction de l’usine de cogénération d’ici un mois environ. Je ne vous cache pas que c’est un projet qui nous emballe. Fortress compte sur des équipes techniques et de direction de qualité. L’usine est dirigée par Marco Veilleux et une équipe de travailleurs enthousiastes, et mon collègue Peter Vinall, qui supervise la conversion de l’usine de Thurso, a trois conversions d’usines à son actif. Nous sommes vraiment très confiants pour l’avenir.

LMP : Fortress Paper évolue donc dans trois marchés papetiers distincts. Quels sont vos plans d’expansion à court ou moyen terme?

CW : Nous restons à l’affut de bonnes occasions d’affaires qui s’inscrivent dans la stratégie de croissance de l’entreprise. Nous examinons notamment ce qui se passe du côté forestier, et il n’est pas impossible que nous élargissions notre palette de produits en complétant une ou des acquisitions d’actifs pour la production de produits forestiers. Dans le papier, les choix sont plus restreints. Nous allons suivre la progression dans nos marchés et nous ajuster en conséquence. Mais il est hors de question, par exemple, d’investir dans un secteur comme le papier journal. Nous pouvons soigner un canard boiteux et le convertir à une activité plus lucrative, mais nous n’investirons dans aucun marché en décroissance.



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